Kanye West – 808’s & Heartbreak (2008)

28 09 2008

Qu’il est loin le temps où Kanye West était un illustre inconnu dans le Hip Hop. Parfois, histoire de s’aérer la tête de tous ces tapages actuels où l’on ne parle que de lui, on aime bien se remémorer cette époque où ce poulain de Jay-Z se révélait et nous épatait avec ses productions rafraîchissantes à base de samples accélérés. Le déclic a vraiment eu lieu en ce jour de l’an 2000 lorsqu’il nous a sorti « This Can’t Be Life » extrait de « The Dynasty: Roc La Familia », sur laquelle Beanie Sigel, Scarface et son boss Jay-Z posaient sur cette boucle jouissante reprise à Harold Melvin. Mais tout ça n’est déjà qu’un vieux souvenir poussiéreux.

Bienvenue en 2008, Kanye West a à son actif trois albums et tous ont eu un succès planétaire. Dernier en date: « Graduation » qui clôturait la trilogie scolaire du petit ourson. Il est devenu la méga star de cette musique, une icône pour certains, avec un look toujours classieux éloigné des traditionnelles tenues du Hip Hop. Il prône cette nécessité d’avoir de la diversité dans le Hip Hop, sans forcément subir les critiques de certains puristes. Comme une rock star il peut se permettre tout et n’importe quoi sans rester confiner dans une catégorie précise. Libre de faire ce qu’il ressent, c’est d’ailleurs ce qu’il a décidé de réaliser sur ce nouvel opus qui défit toutes les lois de vos attentes. Il a désormais un tel pouvoir qu’il s’est même permis d’avancer d’ un mois la date de sortie de ce dernier.
A quoi allons-nous assister finalement ? Tout peut se lire dans la pochette typée telle une œuvre Pop Art et dans le titre de ce « 808’s & Heartbreak ». Premièrement, à un album intimement personnel: ce ballon de baudruche flétrit en forme de cœur nous rappelle la tristesse et les peines que connaît Kanye West suite au décès de sa mère l’an passé et à sa séparation avec sa dulcinée. Son cœur brisé, il essaie de le rafistoler avec cet album, sorte de chronique musicale le délivrant un tant soit peu de la douleur. (L’édition spéciale Noël verra une cover légèrement différente sur laquelle le cœur sera déchiré par deux mains). Deuxièmement, ce ballon qui nous est présenté est dégonflé, mais après l’écoute du disque on pourrait en conclure qu’il était précédemment rempli d’une sorte d’hélium. Kanye West s’en ai rempli les poumons pour nous faire planer sur chaque piste en se servant de l’effet Auto-Tune. Depuis « College Dropout » on sait qu’il apprécie ces logiciels, ces appareils qui transforment les voix. Si vous réécoutez le titre « The New Workout Plan » à la fin, il avait fait appel au rappeur Bosko qui usait de sa Talk Box. Mais voyant le succès de T-Pain, qui a remis au goût du jour ce joujou, et du véritable effet de mode que connaît l’Auto-Tune et le Vocoder dans le Hip Hop, il a décidé de s’en servir sur l’intégralité de son album. Un coup médiatique de plus, une prise de risque quasi nulle vu l’engouement du public (voir le single « Lollipop » de Lil Wayne), oui mais voila… ce sera un album chanté !

Une esquisse de ce changement de direction a pu être perçue sur le single de Young Jeezy, « Put On », où Kanye West utilisait ouvertement cet effet pour la première fois. Le résultat ne s’est pas fait attendre : le titre est un carton, tout comme « It’s Over » sur le dernier John Legend. Par contre, n’allez surtout pas dire qu’il a un temps d’avance, ça en ferait rire plus d’un. Certes, il est le premier artiste à utiliser l’Auto-Tune et la vieille boite à rythmes TR-808 sur l’ensemble d’un album et alors ? La révolution musicale n’aura pas lieu sur ce disque pour autant. Ce n’est pas comme s’il avait été l’inventeur et le tout premier à s’en servir. Faut surtout prendre ce changement comme une parenthèse sur sa précédente carrière, un court détour vers une direction encore inconnue pour lui, mais qui consciemment était dans un coin de sa tête. (Un déclic survenu après sa défaite du meilleur clip face au groupe électro français J.U.S.T.I.C.E.?) Un dépaysement total enregistré en deux semaines à Hawaï et coïncidence incroyable, ce 50ème État américain à comme code postal le 808. On imagine déjà certains fantasmer sur ce signe. Le premier extrait « Love Lockdown » est finalement dévoilé au public lors d’un live aux MTV Video Music Awards en début d’année. Choquant aux premiers abords, n’étant pas habitué à ce style de sa part, le titre se révèle être une formidable révélation. Les grosses basses donnent le ton tels des battements de coeur, avant que le piano et les percussions tribales envoûtent totalement son chant. Et le must c’est que la technologie cache comme elle le peut ses fausses notes, pire on se prend même à aimer ce grain du rappeur qui se fait chanteur.

Bienvenue dans le monde des cœurs brisés, un paysage semé d’incertitudes et d’envies qui semblent irréalisables. C’est du moins le sentiment que l’on a en dégustant « Welcome To Heartbreak » avec sa rythmique fouettée, ses violons et son superbe refrain de KiD CuDi. La première partie de l’album est presque parfaite, son délire de crooner se transforme quasiment en un chef d’œuvre contemporain avec des mélodies taillées dans la sensualité. Car on est vraiment charmé par un titre comme « Say You Will » qui nous fait planer dans l’espace-temps de son âme, avec un beat constant qui sonne comme le fameux jeu Pong ou comme une sonnerie médicale le tout intensifié par des chœurs hypnotiques de Tony Williams et Mr. Hudson. On continue cette lancée avec le majestueux « Heartless », deuxième single qui nous frappe surtout par son refrain accrocheur. C’est le seul titre où l’on retrouve Kanye West rapper sur ses couplets et comme chacun de ses singles est un évènement c’est lors d’une autre grande cérémonie, la convention nationale démocrate de Denver 2008, qu’on a pu le découvrir pour la première fois. Lorsqu’un titre peine à nous maintenir éveillés, surtout lorsqu’un tic tac mène la danse, il fait appel à des invités qu’il connaît bien. Si « Amazing » retient véritablement notre attention, c’est que le compte à rebours déclenche la venue attendue de Young Jeezy, qui sauve carrément le morceau avec son phrasé atypique. Malheureusement, ça ne marche pas à tous les coups et Lil Wayne n’y pourra rien, le combat d’auto-tunes sur « See You in my Knightmares » ne prend pas.

Bien qu’il essaie de nous prouver le contraire, son album n’est clairement pas Hip Hop (vous comprendrez qu’on est par contre techniquement obligé de le mettre dans la partie Hip Hop vu que Kanye West y est répertorié). On pourrait en revanche très clairement qualifier ses tracks d’électro blues, de Hip Pop, ou encore en une sorte de « The Love Bellow » à la façon Kanye West. Sa boite à rythmes donne ce côté rétro et des sons plus dynamiques à l’image de « Paranoid », qui reste dans une mouvance très Daft Punk, très 80’s avec Mr. Hudson au refrain. Pour la seconde partie de l’album, il faudra par contre vraiment s’accrocher à vos enceintes. Ses idées se sont transformées en un délire pop/industriel via le titre « RoboCop », son à la fois mécanique et mielleux comme une soundtrack Walt Disney. Encore un morceau qui sort vraiment du lot, mais qui, comme l’ensemble de l’album, laissera des avis extrêmement partagés : soit on aime, soit on déteste. Puis ce qui s’en suit tombe un peu trop dans la facilité, où seuls les bouts de textes introspectifs nous « sauvent » de cette lassitude et du temps calme qui s’y installent. C’est ce qui se passe avec la balade synthétique « Streetlights » ou sur « Bad News » qui semble naître de cette fameuse phrase « Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone ». Il en va de même avec « Coldest Winter » qui s’inspire de « Memories Fade » des Tears for Fears, même si celle-ci s’avère plus poignante vu qu’elle rend hommage à sa mère. Le bonus live à Singapour, « Pinocchio Story », n’est qu’un détail anodin du projet tant on ne comprend pas son intérêt, ou peut-être veut-il montrer ses incroyables talents d’improvisation ou à quoi ressemblera sa prochaine tournée, qui sait…

Kanye West qui se fait lover au micro, qui exprime ses sentiments en chantant, c’est presque une insulte aux vrais chanteurs talentueux qui n’arriveront jamais à percer, mais est-ce réellement reprochable ? Peut-on ôter l’envie à un artiste de faire autre chose et d’empiéter sur d’autre terrain ? Surtout avec un effet de style qui transforme sa voix de bout en bout. Mais ce détail n’est finalement pas le défaut majeur ; ce sont surtout une certaine pauvreté dans les textes, ainsi qu’une seconde partie trop lente et moins accrocheuse qui nuit au résultat final. Outre son attitude ‘two much’, cette envie agaçante de trop en faire, d’une impression de « regardez moi, j’ai osé ! » et de montrer qu’il veut être comme un nouveau Quincy Jones, il faut reconnaître qu’il s’en est bien sorti, en apportant son concept et une alchimie agréable qu’il impose tout le long de son court projet. L’album est certes critiquable, mais il l’avait prévenu, il l’a fait, et le résultat est maintenant ce qu’il est. Qu’on aime ou pas, « 808’s & Heartbreak » reste l’ovni du moment à découvrir.


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