Nas – Untitled (2008)

21 07 2008

Si on sait que le rappeur est déjà rentré dans la légende du Hip Hop depuis 1994, son arrivé récente au sein de l’équipe Def Jam semble l’avoir régénéré, l’avoir poussé plus en profondeur dans le fin fond de ses pensées pour sortir des produits qui frapperont plus que jamais de plein fouet l’industrie du disque, et restera ainsi gravé dans l’histoire. Il y a deux ans, il créait la polémique et s’attirait les foudres de pas mal de ses confrères du Mic en appelant son opus « Hip Hop Is Dead ». Derrière ce titre racoleur et provocateur, il fallait bien sûr se douter, connaissant le bonhomme, qu’une métaphore plus subtile se cachait. L’album était surtout un appel à la prise conscience des gens, au réveil des esprits, à reprendre les choses en main pour éviter un futur déclin tel celui de l’Empire romain. Nas s’est toujours considéré à juste titre comme un disciple de la rue qui s’adresse à la rue, mais il y a des vérités qui ne sont pas vraiment bonnes à dire et qui font siffler les oreilles de certaines autorités. Alors quand ce dernier décide de baptisé « Nigger » (« Nègre ») son nouvel album, il fallait se douter des répercussions et des multiples critiques qui allaient s’en suivre. Ce n’est pourtant pas le premier à l’utiliser dans un titre, on se souvient de « Strictly 4 My N.I.G.G.A.Z » de 2Pac qui était boudé par les médias malgré l’aspect des initiales ou encore du Niggaz4life dissimulé en « Efil4zaggin » sur la pochette du dernier album des N.W.A.Pour comprendre tout ce remue-ménage outre-Atlantique, il faut replonger dans le passé des Afro-Américains soumis à l’esclavagisme. Le terme de « Nigger » désignait ces hommes de couleurs Noirs qui étaient selon des théories pseudoscientifiques une population inférieure. Avec le temps la politique raciste des pays européens a été abandonnée, les mentalités ont pu évolué et désormais de façon courante on utilise des termes plus corrects comme « personne de couleur », « noir », « black » ou bien africain américain aux USA. Aujourd’hui le mot continue d’être délicat à employer, car il reste très lourd de sens et accentue toujours l’effet péjoratif. Bien que la société américaine bannisse à présent l’emploi d’un tel mot, des acteurs du Hip Hop eux l’utilisent depuis longtemps à travers leurs textes avec un message derrière, mais reste aussi parfois employé par d’autres tel un vulgaire adjectif sans grande importance. Quoi qu’il en soit, avec ce titre choquant Nas veut attirer notre attention sur le contenu de son album. But marketing bien sûr, mais bien plus que ça encore, il cherche à s’emparer du pouvoir de ce mot et le rendre plus accessible, le décomplexer dans l’oreille ‘de l’homme blanc’ tout en faisant un travail de mémoire. Une sorte de vaccin musical contre les préjugés et le racisme intitulé « Nigger ». Un travail qu’il avait débuté d’une manière surprenante sur son premier single propagande « Be A Nigger Too » qui malheureusement, pour des raisons de droit d’auteur du sample utilisé, n’a pas été admis dans la tracklist finale.

S’il a reçu entre autres les soutiens de Jay-Z, Ice Cube, LL Cool J, Common, Method Man, ou même de son propre label Def Jam, après des mois de polémique la pression a été telle (suscité aussi selon certaines sources par la Maison Blanche) qu’elle a finalement pris le dessus. Irrespectueux, dangereux, le N-Word ne figurera donc pas en gros titre sur le nouvel album du rappeur, à la grande joie des défenseurs des droits de l’homme, des droits civiques, du révérend Jesse Jackson ou encore de l’association nationale pour l’avancement des gens de couleur (NAACP) qui avait dans les années 50/60 en partie contribué a rendre illégal la ségrégation raciale dans l’éducation. Si certains magasins avaient aussi refusé de mettre dans leur rayon un disque si troublant, ce sera finalement un album sans titre (« Untitled ») qu’on pourra acheter, mais avec une pochette magnifique qui, elle, ne passera pas inaperçu. Le concept est signé Kevin Lacey et montre toutes les labeurs et les souffrances du peuple noir sur le dos de Nasir Jones via un grand N (signifiant bien sûr Nigger) résultant de coups de fouet. Une image d’une rare force qui annonce directement la couleur et l’orientation de l’album. De mémoire, on a pas vu une pochette aussi frappante et consciencieusement réalisée depuis un certain album nommé Makaveli: The 7 Day Theory où l’on découvrait 2Pac crucifié comme le Christ.

« They say I’m all about murder murder and kill kill
But what about Grindhouse and Kill Bill?
What about Cheney and Halliburton?
The back door deals on oil fields?
How is Nas the most violent person? »

Sa révolution sociale est en route et semble avoir pris pour hymne la track éponyme sous-titrée « The Slave & The Master » dans laquelle Nas y décrit avec finesse et élégance le problème des Afro-Américaines dans cette société américaine. Réalisée par le sudiste DJ Toomp, la mélodie jouit d’un sample de violon emprunté aux The Persuaders, qui fait planer cet atmosphère tragique et d’incompréhension qui règne dans ce morceau. Du côté de la production, il y a un côté plus simple, plus intimiste et plus varié que sur ses précédents opus. Moins tape-à-l’oeil, même si des noms comme Stargate, Cool & Dre, Polow Da Don, Mark Ronson y participent, le choix des instrumentaux nous immergent intégralement dans l’humeur et le coeur militant de son auteur tel un Martin Luther King du Hip Hop. À l’image également d’un Spike Lee qui transforma la vision des noirs américains à travers le cinéma, Nas met sa pierre à l’édifice avec autant de malice et en toile de fond un message précis. L’Amérique n’est pas la Terre si flamboyante ou tout le monde réussi, ou tout se passe bien. Nas brise le rêve, remet les choses au clair et prévient: « America, this is not what you think it is. » (prod. Stargate). Un sentiment de blaxploitation transpire de « You Can’t Stop Me Now » (prod. Salaam Remi) ou le classique Soul des Whatnauts « Message From A Blackman » a été revisité une nouvelle fois après MF Doom, RZA,.. Mais avec ici un merveilleux refrain à l’ancienne d’Eban Thomas des Stylistics et des interventions du pionnier Abiodun Oyewole des Last Poets, groupe architecte du Hip Hop qui pour l’anecdote s’est formé le jour de l’anniversaire de Malcolm X. On le retrouve aussi sur « Project Roach ».

« Betsy Ross sewed the first American flag/ Bet she had a nigga with her to help her old ass! »

Le calme avant la tempête puisque sur le très lourd rythme métallisé de « Sly Fox » Nas remet en avant son agressivité et l’artiste engagé qu’il est en s’attaquant a des gros requins qui monopolisent l’information et sont fortement liés au gouvernement Bush comme la chaîne Fox News et son très controversé présentateur Bill O’Reilly. Celui qui lui fournit ce son n’est autre que Stic.Man du sulfureux groupe Dead Prez. Qui d’autre aurait été mieux placé qu’un artiste qui depuis toujours au sein des Dead Prez est impliqué dans cette démarche de revendication extrême . Mais là où Nas utilise en quelque sorte des pincettes, eux n’ont jamais pesé leurs mots devant le micro et ont toujours exprimé explicitement leurs opinions. Une manière forte qui, au-delà de la qualité artistique, leur a souvent été reprochée. D’un certain point de vue, ils sont au Hip Hop ce que les Black Panthers sont au niveau politique. Nas le sait très bien, c’est pourquoi il a fait appelle à Stic.Man qui se retrouve donc aux commandes de trois chansons et notamment d’une des plus discutées de l’album dont le titre a lui aussi été discrètement effacé. « Untitled » aka « Louis Farrakhan » est un morceau biographique dont raffole le rappeur puisqu’il fait fait le portrait du leader de l’organisation religieuse et nationaliste noire américaine qu’est la Nation of Islam, comme il en avait fait pour Rakim ou plus récemment Mike Tyson.

Dans un album où la tension et les maux sont énoncés à la chaîne il faut savoir parfois prendre le temps de respirer et de s’aérer le cerveau, chose faite en écoutant l’hydratant « Breathe » (prod. J.Myers). On reste toujours dans le thème de l’album avec ce titre nettement plus léger en compagnie de Busta Rymes dans lequel les deux comparses déclarent leur béguin, comme à une femme, pour ces « Fried Chicken » (prod. Mark Ronson) dont les Afro-Américains sont si friands. « People Make The World Go Round » chantaient les Stylistics en 72, Nas en fait lui aussi un tube (peut-être un futur single d’ailleurs) sur un refrain nouvelle génération de Chris Brown avec un couplet de The Game qui coproduit également ce titre avec les Cool & Dre. Un morceau qui passe bien, mais qui fait un énorme contraste vis-à-vis de l’ambiance globale de l’album, tout comme le single « Hero » (prod. Polow Da Don) en rotation sur toutes les radios qui parait trop sophistiqué, trop sur joué pour un tel projet profond. Si on le trouvait silencieux depuis son beef qui l’avait opposé à Jay-Z, les multiples piques lancées par 50 cent semblent l’avoir cette fois-ci fait réagir bien qu’il n’éclaircis pas plus que ça ses phrases. En effet sur le titre d’ouverture « Queens Get The Money » produit par le protégé d’Erykah Badu Jay Electronica, Nas fait le constat de sa situation actuelle, parlant de sa femme « My queen used her milkshake to bring y’all to my slaughterhouses”, de son quartier, de sa forme, mais surtout laisse transparaître un diss subliminal envers le rappeur 50 Cent aux travers ses lyrics avec quelques références qui ne trompent pas:

« Niggas is still hatin’ / talkin that Nas done fell off with rhyming / he’d rather floss with diamonds / they pray please god let him spit that oozie in the army lining that shorty doo-wop rolling oowops in the park reclining take twenty-seven mc’s put em / in a line and they out of alignment / my assignment said she said retirement hiding behind 8 Mile and The Chronic / get rich but dies rhyming / this is high science / now add 23 more from Queens to B’more / I’m over they heads like a bulimic on a seesaw / Now that’s 50 porch monkeys ate up at the same time »

Dans une période ou les Black Panthers ont ressorti leurs bérets depuis l’affaire des JENA 6, ou le Ku klux Klan existe bel et bien encore, ou l’affaire Sean Bell fait grand bruit, ou la plus grande puissance mondiale est sur le point d’être dirigé par un président noir, l’album est plus que jamais d’actualité. « We ain’t ready, to see a black President » scandait 2Pac sur le texte de I Wonder If Heaven Got A Ghetto » (ou dans « Changes » comme le même couplet avait été transféré), Nas et Green Lantern s’en sont servi pour intégrer sa réplique sur le morceau « Black President ». Même s’il n’a jamais clairement pris partie pour tel ou tel candidat et encore moins fais confiance à l’un d’entre eux, le citoyen Nasir Jones admet en toute honnêteté qu’il aimerait bien voir gagner Obama qui selon lui représente le vrai visage de l’Amérique. Le très soulful « Testify » alourdit l’addition finale en émotion et en questionnement autour d’une ambiance blues comme si on l’écoutait en live dans un café des bas fonds de New York. Pour enrichir sa connaissance personnelle dans ce sujet, un documentaire intéressant avait été réalisé en 2006 à propos de l’emploi du mot ‘nigger’: « Guilty or Innocent of Using the N Word » en résumait les origines jusqu’à sa dite ‘commercialisation’. Dans le livret vous pourrez découvrir un texte de Nas rempli d’espoir, d’émotion, de volonté qui complète ce qu’il raconte dans « Y’all My Niggas » ou « You’re Not Alone » (Feat. Mykel) et clôture en beauté, avec classe ce nouveau chapitre important dans la carrière de ce rappeur qu’on savoure comme aux premiers jours. Et qui sait si un jour on reparlera peut être de cet album comme la transition référence d’une époque où la peur laisse enfin intégralement sa place à l’ouverture et à la tolérance.


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